Propos recueillis…


Propos recueillis par Catherine Bordenave.

Par un travail sur les formes et les matières organiques, Pauline Le Duc questionne notre rapport au vivant. Loin de l’approche scientifique, son intérêt se porte plutôt sur les émotions que procurent les pièces de son étrange cabinet de curiosités. En résidence au Bel Ordinaire, elle profite de ce « laboratoire » pour poursuivre ses expérimentations.

Quel est ton parcours ?

J’ai d’abord fait l’Ecole des Beaux Arts de Cherbourg Octeville où j’y ai passé mon DNAP (diplôme national d’arts plastiques), j’ai ensuite intégré l’Ecole des Beaux Arts de Tarbes où j’ai obtenu mon DNSEP (diplôme national supérieur d’expression plastique) en 2012. L’option céramique m’intéressait, c’est pour cela que j’ai choisi l’école de Tarbes. J’y ai approfondi ce que j’avais commencé à Cherbourg à savoir un intérêt pour la matière, le vivant. Travailler la terre ramène justement à se questionner sur la matière et l’organique. Mais je mène également cette réflexion via le volume et le dessin.

Tu t’intéresses particulièrement à la thématique du vivant. Qu’est-ce qui a orienté ta démarche vers ce sujet ?

Je m’intéressais déjà à ce sujet avant de faire les Beaux Arts que ce soit à travers la littérature ou le cinéma. La science fiction, l’anticipation, les films de David Cronenberg ou les œuvres de Franz Kafka comme « La Métamorphose » par exemple, ont pas mal nourri mon goût pour les thèmes de la mutation et de l’hybridation et ce qu’ils impliquent. Ce qui me fascine également dans notre environnement naturel c’est sa perfection, hallucinante. On s’acharne tellement sur des créations manufacturées, artificielles qu’on en oublie trop souvent que la perfection est sous nos yeux dans la nature.(…) Nous n’avons finalement qu’une connaissance superficielle du vivant, tout est alors possible. Par ailleurs, les questions qui touchent à la sociologie du corps m’interpellent également.

Sous quel angle abordes-tu ce questionnement dans ton travail ?

Je questionne à la fois le rapport entre la matière et la forme, ainsi que l’évolution et l’hybridation des matières, un peu comme une métaphore du vivant. Comme l’idée de « vivant » est très vaste, j’axe mon travail sur l’idée de fragment, je ne cherche pas à faire quelque chose qui soit illustratif.

Par exemple, le motif « veineux » est assez récurent dans mon travail, c’est aussi un motif propre à tous les genres vivants. On le retrouve dans les feuilles, les racines, les veines, les vaisseaux d’un corps… Je propose souvent un jeu de regards sur des choses familières qui peuvent provoquer un effet d’attraction/répulsion, ou du moins une tension. C’est cette ambiguïté qui m’intéresse, le fait que des matières peuvent à la fois nous heurter et arriver parallèlement à nous séduire dès qu’elles sont mises en forme ou sortie de leur contexte d’origine. Je pense notamment à la crépine de porc que j’utilise pour son réseau et qui rappelle aussi la dentelle, le textile.

Peux-tu nous présenter le projet pour lequel tu es en résidence au B.O ?

Tout est parti d’une petite histoire que je me suis racontée : celle d’une hybridation formelle et poétique entre l’oiseau et l’arbre. Ici, l’arbre n’en ai pas vraiment un et il n’a pas de feuilles et est cerné de plumes, et les oiseaux quant à eux ne sont que des corps dotés de branches. Ainsi de nouvelles formes d’organismes se créent à la suite de cette étrange hybridation. Il s’agit d’une pièce en volume pour ce qui concerne l’arbre et en dessin pour les oiseaux. (…) J’avais d’abord pensé faire les oiseaux en volume et j’ai finalement opté pour du dessin plutôt « naturaliste ». C’est une façon de revenir au dessin, ça me replonge dans mes années aux Beaux Arts où l’on faisait du dessin d’observation! Mais ce qui est nouveau ici, même si je dessine depuis longtemps, c’est que je ne suis plus dans le croquis de travail ou des dessins pour moi mais dans « travail officiel », abouti.

Quelles sont les particularités de cette résidence au B.O par rapport à la façon dont tu travailles habituellement ?

C’est ma première résidence donc c’est une découverte. C’est une bulle de confort et de travail pendant six semaines. Je dispose d’un atelier d’environ 35 m2 que je peux utiliser 24h/24h, je n’ai pas autant d’espace en temps normal. Cet espace de création m’a donc incité à proposer quelque chose de différent de ce que j’aurai pu produire chez moi. L’autre différence avec ma manière habituelle de travailler vient de l’appel à projet. En effet, ça implique de proposer un projet qui a une base un peu solide alors qu’habituellement je suis plus dans l’expérimentation, le bidouillage. Quand on répond à un appel à projet on est un peu obligé de finaliser les choses avant même de les commencer et ce qui est assez nouveau pour moi. La recherche s’est donc faite en amont. Maintenant je suis plus dans la réalisation tout en essayant de rester éveillée pour ne pas avancer de manière trop mécanique et laisser une place à l’imprévu.