Extraits

Extrait de mon mémoire DNSEP grade Master
Figures et Matières du vivant.

Par un travail sur les formes organiques et les matières, souvent entropiques, je tente d’invoquer de nouvelles sensations vis-a-vis du vivant.

Mon intérêt porte sur des évocations émotionnelles et sensibles liées à mes propres représentations. J’essaye d’envisager ces formes et ces matières autrement que selon les codes normatifs qui structurent nos connaissances et l’expérience que nous en faisons.

Par l’utilisation de diverses techniques, je tente de me réapproprier des matériaux, des matières ; je cherche pour eux un nouveau langage, de nouvelles formes.

Dans ma pratique qui commence dans la manipulation concrète du matériau, il y a comme une « dimension artisanale ».

J’utilise des matériaux aux origines distinctes (la colle, le plâtre, la peinture, la mousse polyuréthane, le vernis, le fils…) qui sont plus conventionnels et relativement stables, puis j’essaye de les détourner.

Les autres matériaux qui proviennent du domaine organique (la crépine, l’os, la cire, les plumes…) sont des matières plus changeantes, elles évoluent dans le temps, réagissent à la température, à l’humidité, elles s’affaissent, se craquellent, moisissent, agissent parfois les unes sur les autres. J’aime alors parler de matières vivantes…

La rencontre entre ces deux genres de matériaux tend à créer des formes et des matières parfois énigmatiques. Il est également question d’un jeu entre la présence et l’absence. Les matières ne sont pas toujours immédiatement identifiables, l’ « enjeu » consiste à laisser planer un doute quant-a leur(s) origine(s). Le corps, le vivant sont à la fois proches et loin du fait de la forme évoquée et des matériaux utilisés.

Il y a en quelque sorte une dualité où s’affrontent une logique mécanique (celle de la mise en place de la fabrication, de l’expérimentation) et une force organique (celle de matière prise dans un processus d’évolution, soumise à l’entropie). Elles oscillent entre l’aléatoire, le provisoire et le définitif, entre le calme et la violence, entre l’immanence et la transcendance. Il y a dans ma pratique, à la fois l’idée de « faire » et celle de « laisser faire ». J’essaye d’envisager les matériaux que j’utilise comme des matériaux producteurs de formes.

Il s’agit souvent de questionner le processus créatif de mise en mouvement d’un matériau qui a une vie propre, qui évolue comme le corps et la chair. Le processus d’évolution de la matière est alors induit dans la forme finale de la pièce.

Ces éléments que je propose ne représentent jamais vraiment une intégralité, ils ne sont pas non plus toujours clairement définissables. Je les envisage plutôt comme des métaphores du vivant. Il s’agit d’évoquer des fragments hybrides, hétéroclites, délocalises, sans genres ni fonctions précises.

Cet ensemble organique hypothétique et ambigu, sorte de cabinet de curiosités, est à envisager comme une somme d’informations, d’outils, invitant à réfléchir sur le sens à donner à la vie et nous rappelant la fragilité du vivant. En somme, ce qui est en jeu dans mon travail, c’est la mise en relief d’une pratique fondée sur le « vivant ». Celui-ci s’exprime sur la plan matériel concret mais aussi, il tient de la métaphore du corps sous l’angle de sa représentation. Les matériaux vivants sont là comme indices de la vie et de la mort, et comme image du corps confronté à sa « périssabilite ».

Les pièces qui questionnent le statut de la forme et de la matière, et les pièces « figées » qui sont plus de l’ordre de la représentation, sont liées à cette même idée du corps soumis au temps mais vu à différents moments et sous des angles différents. Le premier est pris dans un processus in progress quand l’autre en est une image extraite, à un moment donné, une sorte d’étrange pétrification du putrescible.

 

Extrait de Mille plateaux Félix Guattari et Gilles Deleuze. (1980)

« Nous nous représentons notre corps comme un fait, une constitution invariante dont le devenir pourrait être exposé mécaniquement, comme un domaine posé, stable, délimité, dont on pourrait explorer les lieux et classer les fonctions immuables, selon des secteurs d’activité. Il y aurait la « tête » si « capitale », siège de la pensée, le cœur ou je ne sais quelle glande à hormones pour désirer ou aimer, les mains pour…, les jambes pour…, les intestins pour… le sexe pour… etc…

Ainsi, nous ne concevons notre corps que comme un organisme, une machine hiérarchisée, dont nous n’aurions pas à décider des fonctions, des lieux : ce ne serait là qu’une mécanique organisée, fatale, vis-à-vis de laquelle nous aurions juste un droit d’usure. Et si… si l’organisme n’était après tout qu’une convention, une simple interprétation (parmi d’autres), qui participerait essentiellement d’une contrainte sociale? Loin d’être le tout du corps, le corps organisé ne serait qu’un corps institué. A quelle fin?

Réserver l’exercice du corps, en codifier l’expression, pour rendre les corps dociles, éviter qu’ils ne débordent. Ne nous y trompons pas : anatomie, physiologie, biologie, psychiatrie, ne sont pas (que) des savoirs positifs mais aussi des sommations sociales. Faire du corps un organisme, c’est le mettre en place socialement ; corps imposés, prêts à l’emploi. »